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la forêt de Lyons

Vite, Inès, il est six heures et demie, tout le monde est levé! - Déjà là! Je crois bien qu'il faudrait que je me dépêche. Il ne reste plus qu'une heure et demie pour tout me préparer"

La culotte de cheval, le pull, les bottes, je descends en trombe les escaliers : Il est sept heures et il faut encore aller préparer les poneys et les chevaux !

Pendant que Grany s'occupe du pique nique avec Véronique, j'emmène les petits choisir les poneys. Pour Thierry, aucun problème avec sa Julie; mais pour Isabelle et Jess, une petite Anglaise arrivée il y a deux jours, il faut aussi des poneys résistants: Mandy et Joyeuse, par exemple. Et, pendant qu'elles vont les seller, nous fourrons les brides dans la C4. La C4 n'avance pas assez vite à notre avis (attention au pneu crevé!).

J'espère que les chevaux ne seront pas à l'autre bout du champ!"

Les chevaux, étonnés de nous voir arriver si tôt, en oublient de hennir à notre arrivée. Leur surprise passée, ils ont déjà la bride sur le cou et les cavaliers sur le dos. Tant pis pour la bonne herbe du petit matin, allons voir ce qui se passe de l'autre côté de la barrière...

Enfin, il est huit heures moins cinq. Tout le monde est prêt, mais personne ne part! Les regards vont des montres à la route, reviennent aux petites aiguilles. "Huit heures dix, peut être a t il oublié ? Vous lui aviez bien dit, papa, de venir à huit heures ?"

C'est lui qui m'a conseillé de partir tôt pour profiter de la fraîche..."

Les chevaux commencent à regretter leur pré: lls grattent le sol, mordillent l'écorce de la barrière. Arabelle suce sa rêne d'un petit air content et se fâche presque quand Véronique la lui retire sévèrement.

Ah! le voilà!"

Les cheveux grisonnants, le visage grave mais ouvert, tel est le docteur Laporte, le guide qui nous fera découvrir la forêt de Lyons. Il habite près de cette grande forêt et, quand il nous en parle, ses pensées semblent beaucoup plus loin, son regard erre dans un royaume qui doit être magnifique, que nous brûlons de voir.

Il commence à parler de façon très douce aux jeunes chevaux qui s'énervent et, tout en les apaisant, mesure leurs possibilités, leur tempérament. Finalement, il choisit Ariane, une jument vigoureuse, mais encore jeune: "Vous savez, tout l'effraie et elle n'est pas souvent sortie. —Je me suis toujours très bien entendu avec les chevaux; pendant soixante dix ans, j'en ai eu cinq, de vrais amis. Avec eux, j'ai découvert tous les petits sentiers de la forêt… Ils sont partis avant moi et je ne suis plus monté depuis six ans, mais je ne crois pas que l'on puisse perdre le sens du cheval."

Malgré ses 75 ans, il se met en selle avec souplesse et propose de partir sans tarder, car les kilomètres seront nombreux avant d'arriver.

Nous sommes encore en terrain connu et, pour l'instant, il nous laisse conduire la promenade. Mais, plutôt que de suivre tranquillement, il emmène Ariane à l'écart et la fait avancer comme il l'entend; elle a bien senti à qui elle a affaire, mais c'est trop fort; elle préfère se détendre; au premier panneau de signa¬lisation, la voilà qui roule le blanc de ses yeux, recule, et, hop! une belle ruade, et encore une autre...

Mais notre guide ne se "démonte" pas pour autant: il la reprend fermement, dans le calme, et nous admirons avec quelle patience il l'amène devant le panneau. Elle avance les naseaux, les yeux inquiets, prend connaissance de cette chose effrayante, et il faut l'autorité du cavalier pour qu'elle ne s'en aille pas au triple galop.

Pour nous, l'incident est clos, mais pas pour Ariane: la voilà contrainte à aller affronter tous les panneaux, les bornes, les machines laissées au bord des champs, et, justement, nous suivons une petite route qui va d'un hameau à l'autre, sans se presser, en flânant dans la campagne.

Début septembre, la moisson est achevée: Les machines ont disparu pour un temps, laissant les champs nus, redonnant son silence à la nature. Nous trottons allègrement dans les chaumes, sans crainte de mécontenter les fermiers. Les poneys piquent de temps en temps un galop pour nous rejoindre; et, ainsi faisant, nous nous retrouvons à l'entrée d'un bois: "Chasse gardée!" Sous l'écriteau, une belle allée qui disparaît un peu plus loin dans le sous bois.

Est ce qu'on rentre ? —Si on contourne le bois, on perd une demi heure. De toute façon, je connais le propriétaire."

Avec quelques craintes tout de même, nous nous engageons derrière papa dans l'allée; ce bois donne une impression de fouillis: les chênes et les hêtres sont perdus dans un enchevêtrement de taillis; des ronces s'enlacent au dessus de l'allée, mais, malgré tout, nous admirons cette masse nuancée de vert, nous nous laissons prendre par le mystère du bois. Le docteur Laporte nous considère avec un petit sourire: "Quand ils auront vu la forêt..."

Les chevaux profitent de notre inattention, saisissent une petite feuille, quelques brins d'herbe... et, bientôt, nous nous mettons tous à faire de même: Comme elles fondent dans la bouche, ces mûres gonflées de soleil...

Mais, soudain, les chevaux s'immobilisent, les oreilles pointées, inquiets! Un chien se précipite vers nous, aussitôt rappelé par son maître, le garde chasse ! Il faudra sans doute faire demi tour, et nous ne verrons pas la forêt...

Mais, plus moyen de reculer. Le garde s'approche, effleure le bord de sa casquette en guise de salut, et, contrairement à nos plus folles suppositions, toute sa figure s'éclaire en voyant papa: lls ont pu s'estimer, partager leur connaissance des bois, des bêtes sauvages.

En apprenant que nous allons à la forêt de Lyons, il hoche lentement la tête: "Si vous voulez mon avis, je connais un bon raccourci; cela vous évitera la route et vous arriverez directement." Et, se tournant dans la direction, il nous indique avec de nombreux gestes, I'itinéraire à suivre.

Après l'avoir remercié, nous le saluons et repartons, le cœur tout de même plus léger. Encore un petit bout d'allée, et, soudain, nous débouchons sur le plateau.

Surpris par le soleil, nous clignons des yeux. Thierry s'exclame: "Oh! on dirait une carte de géographie." D'ici, nous surplombons toute la vallée de I'Héronchelles, avec ses fermes installées ici et là au bord de la rivière, les prés verdoyants où paissent des vaches minuscules. "Eh bien! allons les voir de près, ces vaches !" Et nous repartons sur notre petit chemin de terre; il descend mainte¬nant le long d'un champ de maïs; les épis presque mûrs se cachent encore sous les grandes feuilles vertes, attendant encore un peu de soleil pour montrer leur ventre doré. Encore quelques semaines, et ce champ sera rasé à son tour!

En tout cas, le principal souci de notre guide est de se hâter. Prenant la tête, il nous mène à bonne allure, et, tout au plaisir d'admirer la campagne maintenant inconnue, nous en oublions la forêt de Lyons.

Quand, soudain, au détour du chemin, elle se dresse devant nous, immense, magnifique, solennelle. Complètement bouleversés par tant de beauté, nous restons là, muets. Au pas, respectueusement, nous nous engageons dans une des magni¬fiques allées. Les grands fûts s'élancent majestueusement vers le ciel et, en se tordant le cou, on aperçoit, très, très haut, les grands arbres emmêlés et leurs feuillages tout dorés au soleil.

Tout petits parmi ces arbres, nous goûtons la fraîcheur du sous bois. La lumière tamisée caresse les petites feuilles tristes de ne pas voir le soleil et de ne pas brunir. Une douce pénombre gris bleuté imprègne tout l'ensemble, le teintant d'irréalité et de rêve.

Un silence majestueux imprègne toute la forêt: tout n'est que bruissement de feuilles, chuchotement du vent dans les arbres, pépiements; et nul n'ose élever la voix. A voix basse, comme dans un sanctuaire, le docteur Laporte nous apprend que nous arrivons dans la réserve.

Naturellement, Thierry demande:

C'est quoi, la réserve? —C'est une partie de la forêt où les chasses à courre n'ont pas le droit de lever le gibier. Les bêtes le savent très bien et y viennent souvent. Avec un peu de chance, on peut y voir des hardes de biches ou des chevreuils. —On en verra — Ah, là, mon petit ami, tu m'en demandes beaucoup. Enfin, si on ne fait aucun bruit et que le vent ne leur porte pas notre odeur, peut-être... — Chut !"

A la queue leu leu, dans le plus grand silence, nous pénétrons dans la, réserve; elle s'étend peut être sur mille hectares et nous n'en verrons qu'une petite partie, mais cette partie est une des plus vieilles et des plus belles; ces grands arbres ont bientôt deux siècles et, avant de nous voir, à cheval, fouler ce sol, ils ont vu beaucoup d'autres choses: Les bandes de brigands et de pillards qui, autrefois, attaquaient les diligences pour avoir de l'or et venaient ensuite partager leur butin dans le fond de la forêt. Tous les bûcherons qui, depuis très longtemps, viennent régulièrement abattre ceux d'entre eux qui ne poussent pas droit; et, bientôt, avant qu'ils ne deviennent trop vieux, on les abattra eux aussi; les uns deviendront de belles planches, d'autres du papier, et de jeunes arbres prendront leur place dans la forêt.

Pour l'instant, sans se soucier de tout cela, ils prennent soin de leur parure automnale: Les feuilles hésitent entre le vert et l'orange, sans se décider encore tout à fait, si bien qu'on ne sait trop si les feuillages sont verts, ocres ou jaunes...

Une exclamation d'lsabelle, plus près du sol sur son poney que nous sur nos chevaux, nous arrache à nos considérations.

Regardez ces traces!"
En moins d'une minute, nous sommes tous à terre, rênes autour du bras,
à examiner le chemin: Des animaux, en passant dans la terre humide et molle, y ont laissé leurs empreintes. "Vous voyez celles ci, avec deux traces de sabots devant et deux plus petites derrière, ce sont celles d'une biche… Là aussi, et encore ici... C'était très certainement une petite harde... Mais..."

Son air perplexe ne nous échappe pas et Olivier lui demande: "Que se passe t il ? - Je cherche tout simplement celles du cerf, mais, après tout, peut-être n'y en a t il pas. De toute façon, il vaut mieux aller de l'avant; avec un peu de chance, nous les verrons en réalité, car ils ne sont pas passés depuis longtemps."

Et nous repartons, en cherchant des yeux, malgré nous, de nouvelles traces, sans résultat d'ailleurs. Si bien que, finalement, toute notre attention se porte sur cette mystérieuse forêt qui nous entoure. Peut être verrons nous la harde se profiler au loin entre les arbres, ou bien, la découvrant à l'improviste, la verrons-nous s'enfuir en bondissant, apeurée.

Continuant à avancer au pas, rênes longues, nous restons aux aguets, prêts à regarder dans la première direction indiquée. Mais, au bout d'un certain temps, personne n'ayant rien vu, nous commençons à nous inquiéter de l'heure.

Onze heures et demie! et notre rendez vous pour le pique nique est à midi juste. Il s'agirait de se dépêcher."

à regret, nous faisons faire un demi tour à nos chevaux pour reprendre l'allée précédente, qui est un bon raccourci à ce qu'il paraît.

Au trot cette fois, nous défilons devant les arbres, passons devant une mare perdue dans des roseaux et prenons un petit bout de route avant de nous enfoncer à nouveau dans la forêt. Les arbres de ce secteur ci sont plus jeunes et n'ont que cent ans pour la plupart. Dans un carré, ils nous dépassent à peine; jeunes arbustes d'une vingtaine d'années, ils sont là en pépinière comme nous, nous allons à I'école; tous serrés les uns contre les autres, ils ne peuvent pas étaler leurs branches et doivent pousser en hauteur.

Ah ! c'est là qu'ils apprennent à être droits", déclare Thierry une fois qu'il a compris le système.

Mais il est encore très déçu de n'avoir pas vu de biches et demande: "Dans ce coin là, vous êtes sûr qu'il n'y a pas d'animaux ? - Oh ! mais il y en a; c'est là qu'ils viennent tous en hiver et au printemps, pour manger les jeunes pousses. Seulement, à cette époque ci de l'année, ils trouvent à se nourrir ailleurs et je ne crois pas que..." Devant l'air terriblement déçu de Thierry, il se reprend: "Après tout, pourquoi pas ? Nous sommes encore dans la réserve. Tout n'est pas perdu !"

Après nous avoir fait un petit clin d'œil sceptique, il reprend la tête au petit trot; pauvre Thierry, je crois bien qu'il va falloir lui promettre de revenir une autre fois pour voir ses animaux. Et, abandonnant tout espoir, nous engageons une grande discussion avec le docteur sur l'entretien de la forêt, les chasses à courre qui vont commencer dans quelques semaines, sur l'histoire de la forêt.

Passionnés par tout cela, nous en oublions tout ce qui nous entoure, mais nos montures, elles, restent vigilantes. Un peu trop, même, car, tout à coup, elles s'arrêtent net, puis s'écartent brusquement, les oreilles couchées, roulant leurs yeux. En perte d'équilibre, tout en me raccrochant à la selle, j'essaie de comprendre la cause de leur frayeur quand soudain, sous nos yeux, débouche un magnifique cerf "six cors" qui traverse le chemin d'un bond. Mais il ne nous laisse pas le temps de l'admirer plus longtemps et disparaît comme il est apparu.

A peine avons nous le temps de réaliser, que Thierry vient d'engager Julie derrière lui; le voilà parti au grand galop. "C'est qu'il serait capable de le suivre, avec sa Julie, championne d'Europe de galop."

En tout cas, la chasse n'est pas encore ouverte, et il aurait des ennuis... mais le cerf connaît les moindres recoins de ce côté ci et Thierry n'a pas de chance de le retrouver. Il faut seulement espérer qu'il nous retrouvera.

Je ne tiens pas du tout à ce qu'il se perde." Et papa prend déjà le même chemin quand le docteur le rappelle. "De toute façon, il sait que nous sommes là; si nous partons ailleurs, il aura moins de chance de nous retrouver. Attendez plutôt, ensuite, nous aviserons."

Inès 16 ans


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